Oh Mordecaï ! Oh Québec !

   Que notre propre gouvernement et que d'illustres personnalités de notre peuple aient eu l'insolence de faire publiquement l'éloge de quelqu'un qui a tenté de son vivant de décliner, jusqu'à la dernière, toutes les façons qu'il pouvait y avoir de nous vomir en tant que peuple à la face du monde devrait nous rappeler à l'urgence qui nous incombe de faire un sérieux examen de conscience. Quand comprendrons-nous donc que la docilité qui prétend acheter la paix achète du même coup tous les mépris et toutes les indifférences.

   Ce petit pauvre d'un pauvre quartier du Montréal anglophone s'est déchaîné contre notre pauvre peuple qui en réclamant, par son nationalisme, sa richesse et son entière dignité que lui avaient volé ses maîtres, s'est senti menacé par nous dans ses acquis, dès lors, incertains de parvenu. Ce grand écrivain de la langue anglaise passa de sa pauvreté au confort peu rassurant de la plupart des renommées, mais confort tout de même. Cela n'en fit qu'un autre pauvre de grande renommée canadian aux crocs luisants de bave bien plantés dans le Québec et rageant à l'idée qu'on puisse lui reprendre le morceau qu'ils nous avait volé. Son oeuvre avait commencé à se constituer dans la langue impériale du Québec quand, à son grand désarroi, la loi 101 vint lui contester la légitimité même du présomptueux outil de son capital. C'en était trop ! Voilà qu'un simple peuple jusque là soumis et vaincu à répétition pouvait donc venir contester à la baisse , sans crier gare et sans même demander pardon, la valeur de son anglo-stradivarius d'écrivain canado-anglais. Il fallait vomir et il a vomi ce peuple qui s'est d'ailleurs vomi lui-même à toutes les occasions qu'il a eues de répondre debout de sa destinée. Il est vrai qu'un certain Trudeau avait déjà ouvert le chemin du plus vil mépris qu'il est désormais possible d'afficher impunément au grand jour pour tous ceux, amis ou ennemis, à qui viendrait après lui une semblable envie de nous vomir publiquement. Ce grand écrivain Mordecaï est donc, en la matière, une sorte de plagiaire à sa manière bien qu'il puisse quand même revendiquer avoir atteint des sommets inégalés d'abjection qui lui sont propres (?).

   Il y en parmi nous qui croient qu'à force de se faire vomir dessus, la meilleure façon d'échapper à cette position peu enviable est de se joindre à la chorale des vomisseurs pour aussitôt changer de chanson et ainsi changer de statut. Et, tristement je dois dire, ils n'ont pas tout à fait tort de se laisser séduire par tant d'unanimité. Car combien de grands canadiens n'ai-je pas entendu ces derniers jours vanter le courage et le mérite de Mordecaï à débusquer l'antisémitisme et les grandes injustices à la racine du nationalisme québécois. Ils partagent donc la bonne et rassurante compagnie des nombreux autres canadians qui n'ont pas tous entonné en choeur un aussi condamnable discours et qui sont quand même coupables par leur silence complice ou soit par le plaisir qu'ils prennent à en conclure aux vertus nécessairement supérieures, croient-ils, de leur propre nationalisme inattaqué, donc inattaquable. La force du nombre c'est fort ! C'est ce qui fait qu'un "rock machine " se laisse glisser imperceptiblement, après quelques offres qu'il ne peut refuser, dans le bunker des "Hell's Angels." Trop, parmi nous, ont choisi de ne plus croire à la non moindre grande force de notrer fierté et de notre dignité. Sans elles, toute existence devient vite insupportable et, somme toute, invivable.

   Nous voyons à quel point l'incapacité pour un peuple à se donner une indépendance, comme il est normal et souhaitable à tout peuple de le faire, l'enchaîne à d'humiliantes et inévitables contradictions. Cela constitue, sans doute, la première condition à atteindre pour que nous puissions nous respecter nous-mêmes collectivement et que puissent en faire autant les autres collectivités nationales, ainsi que les collectivités minoritaires que nous abritons. Nous, et notre propre gouvernement, cesserons alors d'être les premiers artisans de notre indignité. Les Mordecaï Richler de ce monde cesseraient alors de nous vomir dessus avec notre triste et stupide assentiment et seraient forcés de ravaler et de ruminer seuls leur propre vile matière.

Robert Choquette

 


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