Montréal, le 18 novembre 2000


Cher (Président de notre syndicat),

Si j'ose cette lettre, c'est que j'ai la certitude que nos gestes et nos silences respectifs, ces derniers temps, ont été la cause, aussi bien pour toi que pour moi, de malaises et de malentendus qu'il me presse de lever. Ce qui ajoute encore à la bizarrerie de la situation, c'est qu'il me fait aucun doute que tous deux, nous croyons agir en ayant à cœur l'intérêt et le mieux être des mêmes personnes. Sache, d'entrée de jeu, que je ne suis pas complètement insensible aux exigences et aux difficultés auxquelles te soumettent ta responsabilité de président du syndicat et que je ne suis pas entièrement sourd aux nécessités, parfois amères, du compromis ou opposé, quand nécessaire, à un obligatoire repli stratégique.

Aussi, j'ai de bonnes raisons de croire que, dans la hiérarchie des nombreux dossiers dont tu prends la défense, celui que Pierre et moi soutenons semble ne pas, ou que très peu, retenir ton attention si ce n'est par le souci qu'il semble te causer. N'ayant aucun doute, comme je le suggérais plus tôt que toutes tes actions syndicales, jusqu'à maintenant, t'ont été dictées en ayant à cœur l'intérêt supérieur de tes membres, je n'ai pertinemment aucune raison de croire qu'il en a été autrement de tes actions dans le dossier qui nous concerne.

D'autre part, voici, pêle-mêle, ce que je sais :
· Tous les membres de notre syndicat ont, conformément à la loi, le droit incontestable de travailler en français.
· Du bout des lèvres, la STM en reconnaît l'obligation parce que la loi l'oblige.
· Un règlement interne interdit à nos membres d'afficher sur le lieu de leur travail
· La STM n'a jamais, pour usage exclusif du français, entrepris une action massive ou des hostilités à grande échelle contre nos membres (un petit conseil fraternel d'un c.o. ou d'un gérant dans l'intimité ou une petite convocation anodine où rien n'est retenu, à ce jour, ont suffi).
· Le maigre compromis de la STM consiste à accepter en son sein les quelques agitateurs de la langue française au prix du silence du plus grand nombre.
· La grande majorité de nos membres ont abdiqué leur droit de parler français parce que rien, ni personne, ne leur a donné les moyens de le faire respecter.
· La STM est ravie de cette abdication, l'encourage et la renforce (j'ai en preuve des expériences personnelles qui en témoignent).
· La somme d'efforts qu'a déployée et que continue de déployer, contre Pierre et moi, la STM pour «la banale diffusion » de notre droit de ne parler que le français ne fait que renforcer l'assertion qui précède.
· L'action que nous menons a eu pour effet de révéler clairement l'hypocrisie et la position réelle et inavouée de la STM sur cette question.

· Une des raisons d'être d'un syndicat est d'être la voix, en milieu de travail, de ceux dont le droit individuel et collectif est bafoué et injustement forcé au silence (même si cela se fait en douce et sans en avoir l'air).
· Ce n'est pas parce qu'un droit n'est pas revendiqué par nos membres et qu'il n'influe pas sur leur compte de banque ou leur histoire médicale qu'il mérite notre indifférence ou notre mépris.
· Le courage syndical ne consiste pas seulement à livrer la marchandise que lui commande la majorité de ses membres. Il consiste aussi en sa capacité d'éveiller, en chacun de ses membres, un goût intransigeant de se battre pour le respect intégral de la totalité de ses droits.
· Si dans nos droits de travailleurs figurait celui de danser avec la clientèle, non seulement faudrait-il que nous en soyons avisés, mais pour éviter d'être pris à parti ou giflé par celle-ci, il faudrait qu'elle en soit également avisée pour que nous ayons seulement l'ombre d'une chance que notre droit soit respecté.
· Le droit d'appartenir à un groupe religieux, à un groupe sectaire ou à tout autre groupe d'intérêt et le droit de faire la diffusion et la promotion de valeurs découlant de ces groupes ne relève aucunement du droit des travailleurs et il n'est pas de l'obligation ou du ressort d'aucune instance syndicale d'en faire la diffusion, la promotion ou d'en assurer la protection.
· Au Québec, le droit de travailler en français (à moins d'une indication contraire) est un droit conféré par la loi à tous les travailleurs et il est du ressort et de l'obligation des instances syndicales d'en assurer la protection. La promotion de ce droit n'est qu'une façon plus active et plus efficace à un syndicat d'en assurer la protection.
· Sans même le vouloir, tantôt l'inaction peut être la compagne de la sagesse, tantôt la complice de nos adversaires.


Si tu veux bien regarder avec moi les événements récents à la lumière de cette longue énumération, peut-être pourrons-nous alors en tirer quelques questions et, peut-être même, quelques réflexions utiles. Quand, après la première semaine des listes générales, il a été voté en exécutif de façon unanime, que moi et ma documentation, faisant la promotion de l'utilisation au travail de la langue française, soyons invités à plier boutique, est-ce que les arguments, selon toi, qui ont été utilisés tiennent vraiment la route ? Pouvons-nous, dans le respect réel de la justice et de la démocratie, museler «le droit de tous » pour ne pas brimer la sensibilité et les caprices des minorités ou de ceux qui ont quelque chose à vendre (même si pour un certain nombre de personnes cette chose n'est pas sans quelque valeur) ? En me laissant agir librement, y a-t-il un risque que je mette en péril, dans un avenir prévisible, le bien-être et la sécurité de nos confrères et consoeurs de travail ? Est-ce que tu souhaites que je mette fin à mon action et qu'on n'en parle plus ? Après lecture de ce qui précède, y aurait-il, pour toi, d'autres réflexions ou d'autres considérations qui échappent encore à mon attention et qui pourraient apaiser mon questionnement ?

L'impression que j'ai, à ce moment, de la situation c'est que tu te sens captif de l'action que Pierre et moi menons. Comment peux-tu rester à l'extérieur de l'étau que la STM d'un côté et que Pierre et moi de l'autre formons ? À défaut de ton engagement actif, pouvons-nous compter sur ta neutralité ? Voilà autant de questions qui, pour la limpidité et la continuité de nos bons rapports, demandent réponse.

En espérant que je n'aurai pas réussi à troubler de façon irréparable ta
tranquillité d'esprit.

Amicalement,
Robert Choquette